Je m’appelle Marie-Pierre. J’ai 57 ans. Je suis mariée, deux enfants mariés et un petit fils. Je retrace ici mon parcours de souffrance due à la dépression.
LE PREMIER SIGNE
Quelque chose ne va pas …
Je suis devant le photocopieur sur mon lieu de travail et je me sens bizarre. Je lève les yeux pour regarder autour de moi, tout semble à sa place et pourtant il se passe quelque chose en moi. Je chasse d’un revers cette pensée parasite et retourne à mon bureau, la sensation disparaît progressivement …
C’est l’année 2015. On est en octobre.
Au cours des deux dernières années j’avais vécu quelques bouleversements qui avaient touché tous les domaines de ma vie familiale, professionnelle, spirituelle et physique.
Les enfants s’étaient mariés et avaient quitté la région et je m’occupais beaucoup de ma mère veuve depuis 7 ans qui traversait une profonde dépression depuis la mort de mon père.
J’exerçais le métier d’Assistante de direction depuis plus de 30 ans dans un centre social et de graves difficultés au sein de la structure avaient mis à mal mon équilibre psychique. J’avais connu les violences des jeunes, de multiples changements de Directeurs, et une forte déstabilisation dans ma fonction d’accompagnement de la direction.
Un profond bouleversement était aussi apparu dans ma vie spirituelle. Issue d’une culture chrétienne catholique, je me m’étais convertie à l’âge de 25 ans après avoir découvert la vérité de l’évangile. Je fréquentais une église protestante évangélique qui vivait à cette époque de graves tensions entre les responsables. Le cœur brisé, j’avais pris la décision de démissionner du Conseil d’Eglise dont je faisais partie depuis plus de 25 ans.
Physiquement, la cinquantaine passée, je vivais très mal le lot des symptômes liés à la ménopause.
ACCIDENT
Enfin, quelques jours avant le « déclencheur » devant le photocopieur, j’avais subi un accident de la route. Assise dans ma voiture en stationnement, je répondais au téléphone lorsqu’un choc arrière d’une grande violence avait projeté ma voiture sur la voie de circulation. Durant de longues secondes je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait. Seule la perception d’une sorte de fracas « électrique » résonnait dans mon cerveau. Puis soudain je réalisais que je me trouvais dans un accident. Après avoir repris le contrôle de mon véhicule, je me dirigeais sur une autre place de stationnement…
Durant mon transport aux urgences, le corps maintenu dans une coquille de protection, je criai à Dieu et implorai sa protection. Ma prière fut entendue car je sorti rapidement des urgences sans examens particuliers…
Ce jour-là, bien que sonnée par cet accident, je ressentis une immense reconnaissance envers Dieu. L’après-midi même, je rassurais et consolais la personne responsable de l’accident que je connaissais par ailleurs.
Les jours passaient et progressivement je ressentais une sorte de mal être s’installer en moi. Je me souviens particulièrement d’un jour où, me trouvant devant la porte d’entrée du centre social, j’avançais lentement et je ressentais dans ma tête une sorte d’effondrement … Jamais je ne pourrai tenir tout un après-midi dans cet état. Et pourtant, prenant sur moi, je franchis cette porte et repris les automatismes de mon travail.
Je finis par consulter mon médecin. Après tout, peut être que l’accident avait laissé des séquelles au cerveau ?
Rien à la radiographie.
Dans les semaines qui suivirent, de petits malaises s’enchaînaient. Je finis par consulter une psychologue, attribuant ces malaises aux récents bouleversements de ma vie. Peut-être …
DESCENTE AUX ENFERS
Fin décembre, les fêtes passées, mon mari me proposa un séjour dans le sud avec notre fils et belle fille afin que je puisse me reposer. Je ne savais pas encore que mon enfer allait commencer à cet endroit. Nous sommes sur l’autoroute et faisons une halte dans une cafétéria pour nous restaurer. Je m’assois à table et là ça recommence : quelque chose ne va pas … Mais quoi ?
Mon cerveau « bloque » littéralement. Je ressens la sensation d’un circuit coupé et d’un dérèglement. Dès le lendemain je suis saisie par des attaques de panique. Jamais je n’avais ressenti de pareilles sensations. J’étais emprisonnée dans une sorte de gangue qui m’alourdissait de jour en jour et me voilait la réalité extérieure.
Le paysage était sûrement magnifique, le soleil brillait, les enfants étaient présents, et pourtant, progressivement je commençai une descente aux enfers. Tout s’effondrait en moi. Tout ce qui constituait mes certitudes, mes valeurs, tout s’en allait progressivement vers une sorte de néant terrifiant. L’enfer existe : c’est l’endroit où Dieu n’est plus !
Durant ce séjour, en me promenant en famille le long d’une petite falaise, une pensée obsédante s’installa en moi : un pas de côté et tes souffrances se termineront …
Je rejetai cette pensée indigne d’une chrétienne, d’une épouse choyée, d’une maman comblée, d’une fille aimée, d’une amie entourée. Et pourtant …
A notre retour dans le nord, s’installera rapidement une errance médicale où s’enchaîneront consultations sur consultations. Que m’arrive t-il exactement ?
Je passe un électroencéphalogramme qui ne révèle rien d’anormal mais le verdict du Neurologue est clair : « vous faites une dépression madame. Il faut consulter un psychiatre pour déterminer le type de votre dépression ». Je refuse d’abord ce diagnostic car je ne me sens pas triste (vraiment ?). Je suis convaincue qu’il y a quelque chose d’organique et non de psychologique.Le diagnostic est confirmé par un second médecin qui me prescrit une IRM cérébrale pour me rassurer car je reste persuadée que l’accident de la route est à l’origine de la dégradation de mon état. L’examen est pourtant normal.
ACOUPHENES
Janvier 2016 arrivent les acouphènes (sensations ou bruits parasites ressentis au niveau auditif). Mon enfer est encore plus violent. Toute ma tête se trouve aux prises de ce bruit strident continuel. Je ne perçois les sons extérieurs qu’à travers le prisme de ces acouphènes.
Toute la spiritualité liée à ma vie de chrétienne depuis trente ans s’effondre aussi progressivement. Plus rien ne veut rien dire pour moi. Dieu n’est plus présent dans ma vie. Les sensations physiques ont envahi tout mon espace psychique. La vie me quitte progressivement et je ressens quotidiennement ce que j’apprendrai plus tard : la perte de l’élan vital. Je ne trouve plus aucun sens à quoi que ce soit. Tout me devient étranger et me fait peur. Les sensations familières ont disparu pour laisser place à un véritable chaos dans mon esprit.
Dieu où es tu à cet instant ?
Je consulte des ORL sur Paris, Bruxelles, Lille. Il n’y a aucun traitement pour mes acouphènes…
Je m’accroche à mon mari, mon compagnon, mon ami, mon frère, depuis 1981. A cette période de notre vie, alors que nous vivions une existence confortable et sereine, c’est un tsunami qui ravage notre vie de couple. Il devient le phare, le pilier de ma vie, le sens de mon existence. Il est réel, devant moi, et me tiendra à bout de bras, alors que je descends inexorablement dans cette fosse vers le néant. Je lui confie tout, mes moindres pensées, peurs, angoisses, terreurs, questionnements, tout. Il devient mon point d’ancrage dans la vie.
DIEU, OU ES-TU ?
Je ne peux plus lire la Bible. Plus rien ne veut rien dire …
Je vis comme un automate. Je mange pour survivre car j’ai aussi perdu le goût des aliments. Mon corps est un bloc de béton. Je me sens incapable de vivre la minute qui va suivre dans mon existence. Je m’efforce de vivre, … Quelle utopie ! Je ne peux rien produire de moi-même et surtout pas la vie …
J’ai conscience que je traverse aussi une crise existentielle. A 53 ans je suis à un carrefour de ma vie. Intellectuellement je sais encore analyser, mon cerveau fonctionne, d’une certaine manière, mais il y a tout un pan lié à la vie émotionnelle qui a disparu pour laisser place à un magma de noirceur, d’étrangeté angoissante. J’entame une psychothérapie mais il manque tout l’aspect spirituel dont j’ai besoin. Car même si je vis un désert de ce côté, toute ma vie s’est néanmoins construite sur ce versant depuis l’enfance.
Je dois arrêter mon travail car je suis incapable de faire face au stress. Je ne m’occupe plus de l’administratif à la maison. Mon mari prend aussi en charge les courses, les repas, je m’efforce de faire quelques menus travaux ménagers mais un rien m’épuise. Tout m’épuise. A quoi bon ? Je vais mourir…
Je dresse un bilan très négatif de toute ma vie … Je suis incapable de voir les belles choses de ma vie. J’ai le sentiment d’avoir tout raté, même ma vie spirituelle, et je vois le passage de la vie à la mort tel un échec à un examen …c’est terrifiant. Toutes mes croyances sont remises en question. Pour alléger cette souffrance du néant en moi, j’ai mon téléphone portable à proximité et à chaque sensation d’attaque de panique je navigue sur Facebook pour détourner mon attention de ces sensations et apporter de la légèreté dans mes pensées. Ça m’a aidé … J’ai en quelque sorte créé un autre automatisme dans mon cerveau.
Je n’ai plus de force ni patience pour entourer ma mère. Je me sens seule à la porter. Mes frères et sœurs sont disséminés partout en France. Je me sens dans un tel mal être que m’occuper d’elle devient une violence pour moi. Mais je n’ai pas le choix.
Pourtant 2016 est l’année où je deviens grand-mère pour la première fois de ma vie. J’attendais depuis longtemps ce statut et pourtant, même quand ce grand bonheur est arrivé je n’ai pu que l’apprécier partiellement, perdue dans un brouillard cérébral, au milieu des acouphènes. Cette dépression m’aura aussi volé ce précieux moment de ma vie…
Si Dieu existe, pourquoi tant de souffrance pour ses enfants ?
Je suis en état de sidération face à ce qui m’arrive. Je crie vers lui ma détresse, mon chaos, ce néant de chaque seconde. Comment est-ce possible de ressentir ces émotions ? Mon âme est profondément malade.
Comme j’ai cessé mon travail j’ai la conviction qu’il ne faut pas que je reste à la maison, à attendre le retour du travail de mon mari. Il me faut absolument un ancrage quelque part sinon la prochaine étape sera certainement l’hospitalisation. Mais quoi ?
REPONSES
Me revient en mémoire un souhait émis quelques années auparavant : suivre une formation de conseillère en relation d’aide chrétienne. Celle-ci démarre justement à Paris en septembre à raison d’une journée par mois durant 3 ans. Malgré mon désert spirituel je vois ce projet comme une possible issue pour m’en sortir. Mon état ne me permettant pas de me déplacer seule, mon mari me conduira durant plusieurs années, une fois par mois, à la Faculté de Théologie Protestante de Paris et passera la journée à m’attendre dans la pièce à côté … Aujourd’hui je rends grâce à Dieu de m’avoir donné un mari si compréhensif, patient et bienveillant.
Dès le premier jour de formation, je sais que je suis au bon endroit pour trouver des réponses à mes questions existentielles. La formation balaye tous les aspects du fonctionnement psychologique de l’être humain en croisant les apports scientifiques et bibliques. Malgré l’immense fatigue durant les cours, je m’accroche et redécouvre progressivement la suprême intelligence de Dieu à travers les arcanes de la psychologie. C’est quasiment une révélation de le comprendre à travers des aspects qui m’étaient totalement inconnus jusque-là. Mes yeux s’ouvrent sur Sa grandeur, Son plan pour l’humanité, et je reprends peu à peu espoir dans ma vie… Au fur et à mesure des cours, mes fausses croyances « chrétiennes » tombent pour laisser place à une compréhension plus adulte et éclairée de la magnificence de Dieu et de Sa réalité en l’être humain.
En parallèle de cette formation, je suis une formation de développement personnel chrétien en compagnie de mon mari. Malgré mon état encore fragile, nous sommes persuadés que nous vivons cette épreuve en prévision d’un plan prévu par Dieu. Lequel ?
Le temps a passé. Mon état s’est progressivement amélioré et j’ai pu reprendre mon travail avec un aménagement d’horaires. La dépression a reculé mais reste néanmoins encore tapie dans les profondeurs de mon être… Je n’ai jamais pris d’antidépresseur chimique, malgré les vives recommandations des médecins et psychiatre. Je me sentais incapable de gérer les effets secondaires de ce type de médicament mais je prends encore du Millepertuis pour m’aider dans cette maladie.
Je retrouve peu à peu goût à la vie. Rien n’a changé, mais tout a changé pour moi …Il y a un avant et un après la dépression. Toute ma perception de la vie est maintenant modifiée par les apports de cette formation chrétienne.
Aujourd’hui je sais que Dieu est toujours présent dans notre vie, même dans notre néant … Il était présent à travers mon mari, mes enfants, mon petit-fils, mon entourage familial et amical. Sans eux à mes côtés, où serais-je à cet instant ? Je continue ma formation et participe régulièrement aux différentes sessions d’universités d’été pour grandir dans ma foi et connaître, un peu mieux, la grandeur de Dieu afin d’entrer dans ma destinée.
LA DEPRESSION : UNE MALADIE
La dépression est une maladie qui touche l’âme en profondeur et n’épargne certainement pas les chrétiens. Elle est un appel pour nous dire que « quelque chose ne va pas », qu’il y a perte de cohérence dans notre être intérieur, notre moi profond. L’Esprit Saint ne fait pas à notre place ce que nous devons faire nous-mêmes, c’est-à-dire nous mettre en mouvement pour travailler sur nos incohérences, nos blessures, nos difficultés de vie, en toute intégrité. Chacun aura à rendre compte pour lui-même … La dépression nous emmène aux portes de l’enfer mais nous donne aussi la possibilité de choisir l’auteur de la Vie, Celui qui donne le mouvement et l’être pour faire sens dans notre existence.
Cher ami(e), si vous vous trouvez dans cette situation à cet instant de votre vie, ne renoncez pas. Choisissez la Vie car Dieu a un avenir pour vous et des projets de bonheur.
,Aujourd’hui je vais de mieux en mieux mais je garde une certaine fragilité. Je n’ai pas encore saisi toutes les raisons qui m’ont fait basculer dans cette maladie, mais cette « mal a dit » m’a rendue plus sensible à la détresse de l’autre. J’ai maintenant le désir d’entrer dans un ministère d’encouragement pour toutes celles et ceux qui sont sur ce chemin de calvaire.
La dépression tue plus que le cancer car elle amène le malade à mettre fin à sa vie pour sortir de la spirale de la souffrance psychologique … Mais Dieu qui est source de vie est aussi le médecin en chef de nos âmes, Il connaît parfaitement le fonctionnement psychologique de l’être humain puisqu’Il en est le créateur ! Confiez-vous en Lui et vous sortirez de ce tunnel de ténèbres.
Bonjour Marie-Pierre,
Je m’appelle Lucie et je vis au Québec. Je viens de lire ton témoignage et j’en suis tellement touchée. Merci d’avoir ouvert la porte de ton coeur et la fenêtre de ta douleur. Ce que tu as écrit j’aurais pu l’écrire. j’ai transféré la page à mon mari en lui disant que tu as mis les mots sur ma propre douleur. Merci, merci merci!!!
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