LA FACE CACHEE DE LA GRACE (1)

Ecrire sur la mélancolie n’aurait de sens,

Pour ceux que la mélancolie ravage,

Que si l’écrit venait de la mélancolie.

J’essaie de vous parler d’un gouffre de tristesse,

Douleur incommunicable qui nous absorbe parfois,

Et souvent durablement

Jusqu’à nous faire perdre le goût de toute parole, de tout acte,

Le goût même de la vie.

Ce désespoir n’est pas un dégoût

Qui supposerait que je sois capable de désir et de création,

Négatifs, certes, mais existants.

Dans la dépression, si mon existence est prête

A basculer, son non-sens n’est pas tragique :

Il m’apparaît évident, éclatant et inéluctable.[1]

EXPERIENCE INEVITABLE ET LEGITIME ?

Les ténèbres, le désespoir, la dépression : s’agit-il d’autant d’expériences spirituelles légitimes ? Esaïe le prophète, le pensait : « Qui parmi vous craint l’Eternel, en écoutant la voix de son serviteur ? Quiconque marche dans les ténèbres et manque de lumière, qu’il se confie dans le nom de l’Eternel et qu’il s’appuie sur son Dieu : Esaïe 50,20. »

En tout état de cause, Esaïe dit que pour reconnaître celui qui craint Dieu et obéit au Seigneur Jésus, il faut observer son attitude dans les ténèbres. L’image qu’Esaïe dessine est celle d’un homme en voyage. Tandis qu’il marche, toute source de lumière disparaît soudainement et les ténèbres prennent possession de l’espace. Le texte hébreu indique qu’il marche dans les ténèbres profondes sans même un filet de lumière pour le guider. La lumière nous permet de voir où nous nous trouvons, où nous allons, de lire les panneaux indicateurs et de savoir quelle distance nous sépare encore de notre lieu de destination. La lumière nous permet de repérer les obstacles sur la route, de distinguer un ami d’un ennemi. La lumière apporte la connaissance, la confiance.

Dans l’obscurité rien de tout cela. Nous nous sentons seuls, abandonnés et délaissés. Les théologiens utilisent un terme pour décrire cet état : Deux Absconditus ou le Dieu qui est caché. Richard Foster l’appelle le « Sahara du cœur ». Un philosophe le décrit comme la « nuit noire de l’âme ». La nuit noire de l’âme : quand aucune lumière n’est projetée sur le « pourquoi ? » de notre souffrance, quand le sens habituel de la grâce (la prière, l’adoration, la louange, la Parole de Dieu) n’exerce plus aucun effet sur l’esprit découragé, quand les questions spirituelles ne nous « touchent » plus, quand les formules éprouvées des livres et des séminaires sonnent creux et paraissent vides de sens, quand nous découvrons qu’il existe des choses auxquelles il est impossible d’échapper par la louange ou la prière. Nous pouvons réprouver le diable, invoquer le sang de Jésus… rien ne dissipe les ténèbres.

La « nuit noire de l’âme » est une expérience inévitable et légitime pour le croyant. Elle n’est pas une route secondaire, mais bien une voie principale. A travers les âges, des saints ont emprunté cette sombre route avant nous… Ceux qui sont atteints de ce mal, la plupart du temps, ne sont pas bien vus dans l’Eglise. Ils sont des parias parce qu’ils souffrent d’une affliction non spirituelle. Ils représentent une source d’embarras pour les autres membres de l’Eglise de la Bonne Humeur. Ils répugnent à avouer leurs ténèbres, de craindre d’entendre toujours les mêmes admonitions : « Reprends-toi », « Confesse tes péchés », « Meurs à toi-même », « Crucifie la chair », « Compte tes bénédictions » « Sois reconnaissant de ne pas avoir le cancer ». Je pense que certains seraient prêts à échanger leurs ténèbres contre le cancer. Au moins alors, ils pourraient reconnaître leur douleur et trouver aide et réconfort.

LES SAISONS DE L’AME

Après le décès de son épouse, Martin E.Marty a écrit un livre où il évoque l’hiver du cœur, les rafales de vent glaciales qui soufflent dans le sillage de la douleur ou de la mort : l’absence du cœur. Le gel hivernal se glisse dans le vide laissé par la mort d’un amour où la séparation d’un amant… L’absence peut aussi provenir, cependant, d’un espace inoccupé, quand le divin s’éloigne, quand le sacré se fait distant, quand Dieu est silencieux. L’hiver, insiste Marty, est une saison de l’âme tout aussi légitime que l’été et le printemps. Mais elle rencontre peu d’aide et de compréhension. Le climat actuel n’autorise que la spiritualité estivale éclatante. Mais la spiritualité estivale est peut-être moins due à l’Esprit qu’à la personnalité, à la classe sociale, aux revenus et à l’étiquette… Je suspecte beaucoup de chrétiens estivaux de dissimuler en réalité l’hiver de leur cœur. Ils nient la réalité et appellent leur attitude foi. Jamais ils n’admettront leur état, de crainte d’être bannis de l’Assemblée des Surexcités.

LA SOUFFRANCE ET LE SILENCE

Dans certaines régions chrétiennes, le silence est considéré comme la réponse adéquate à la souffrance. Pourtant le silence ne fait qu’accroître l’obscurité. La souffrance exerce un effet isolant sur la victime. Celle-ci se voit abandonnée par Dieu et oubliée de tous les autres. Rester silencieux sous le fardeau de la souffrance entraîne un isolement de plus en plus grand.

Les Ecritures n’encouragent pas le silence et n’interdisent pas de parler. Job, Jérémie, David et même Jésus nous ont appris qu’il est légitime et essentiel d’exprimer la souffrance de notre âme. Parfois la souffrance ne peut être supportée que si la peine est articulée.

« La victime elle-même doit trouver une façon d’exprimer et d’identifier sa souffrance, il ne lui suffit pas de laisser quelqu’un s’exprimer à sa place. Si les gens s’avèrent incapables de parler de leur peine, ils seront détruits par elle ou avaler par l’apathie… Sans la capacité de communiquer avec autrui, il ne saurait y avoir de changement. Devenir muet, n’entretenir absolument plus aucune relation, c’est la mort.[2] »

J’ai appris une vérité précieuse et apaisante dans les ténèbres. Il est légitime d’exprimer son état d’esprit à Dieu. Après tout, il le connaît déjà. Je n’ai jamais rien dit à Dieu qu’Il ne sache déjà. Je n’ai jamais entendu Dieu s’étrangler de surprise devant mes paroles. Je n’ai jamais entendu Dieu répondre après l’une de mes confessions : « Je n’aurais jamais cru cela de toi ! »

Tiré de : Quand le ciel est silencieux de Ronald Dunn


[1] Soleil noir, Julia Kristeva : Editions Gallimard : 1987

[2] Souffrance : Dorothee Solle, Fortress Press : 1975

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